Françafrique : Paris recompose son influence après la déroute sahélienne

People enjoying a sunny day at the Jardin des Tuileries, Paris, with vibrant blue skies.Photo : Bingqian Li / Pexels

La Françafrique n’est pas morte avec le départ des soldats français du Sahel. Elle se recompose, change d’apparence, abandonne les uniformes pour les conseils d’administration, les cabinets de lobbying et les passerelles diplomatiques discrètes. Depuis le retrait forcé des forces tricolores du Mali en 2022, du Burkina Faso en 2023 puis du Niger en 2024, Paris cherche à préserver son influence par d’autres canaux. La déroute militaire sahélienne, longtemps perçue comme la fin d’un cycle, marque en réalité l’ouverture d’une séquence plus opaque, où la projection française s’effectue désormais à bas bruit.

Du retrait militaire à la diplomatie économique

Le constat est partagé par de nombreux observateurs des relations franco-africaines : l’effacement militaire ne s’est pas traduit par un désengagement global. Les groupes français restent fortement implantés dans les économies ouest-africaines, qu’il s’agisse des télécommunications avec Orange, de l’énergie avec TotalEnergies, des infrastructures portuaires ou de la grande distribution. Cette présence capitalistique constitue le socle d’une influence qui, désormais, se passe volontiers de drapeaux. Paris a compris qu’afficher sa puissance dans le Sahel était devenu contre-productif et privilégie les relais économiques et financiers.

La Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Gabon demeurent les piliers de cette nouvelle géométrie. À Abidjan, les flux commerciaux franco-ivoiriens continuent de progresser, portés par les BTP, l’agroalimentaire et la banque. À Dakar, malgré le discours souverainiste porté par la nouvelle administration issue de l’élection de 2024, les contrats stratégiques avec les majors françaises font l’objet de renégociations plutôt que de ruptures frontales. La rhétorique a changé, les intérêts demeurent.

Une reconquête par les réseaux et les normes

La reconquête invisible évoquée dans le débat public passe aussi par des canaux moins visibles : think tanks, programmes universitaires, financements de la coopération via l’Agence française de développement (AFD), accompagnement réglementaire des États dans leurs réformes minières ou numériques. Ces leviers, moins exposés que la présence militaire, produisent des effets durables sur les cadres normatifs et les choix d’investissement. La diplomatie d’influence s’appuie également sur la francophonie institutionnelle, qui sert de plateforme de dialogue avec les capitales restées proches de Paris.

Reste que cette stratégie se heurte à une concurrence inédite. La Russie, via les structures héritières du groupe Wagner devenues Africa Corps, a capté la demande sécuritaire des juntes sahéliennes. La Turquie multiplie les contrats d’armement et d’infrastructures. La Chine consolide son emprise minière et logistique, tandis que les Émirats arabes unis investissent massivement dans les ports, l’or et l’agro-industrie. Dans ce paysage saturé, la France ne joue plus en terrain conquis et doit composer avec des partenaires africains qui négocient désormais sur plusieurs tableaux.

Une opinion publique africaine devenue arbitre

Le facteur nouveau, et probablement le plus structurant, demeure l’opinion publique des sociétés ouest-africaines. Les jeunesses urbaines de Bamako, Ouagadougou, Niamey ou Dakar ont fait du rejet de la présence française un marqueur identitaire et politique. Cette donne contraint Paris à une discrétion stratégique : tout retour visible serait immédiatement instrumentalisé par les pouvoirs en place et par leurs relais médiatiques. La diplomatie française est ainsi sommée d’agir en coulisse, par capillarité, en évitant les symboles trop voyants.

Cette équation explique le repositionnement opéré par l’Élysée depuis 2023, avec la fermeture progressive de plusieurs bases, la révision de la coopération militaire bilatérale et la mise en avant d’un récit de partenariat rénové. Concrètement, les conseillers techniques restent en place dans les ministères, les filiales bancaires continuent d’irriguer les circuits financiers, et les opérateurs télécoms français demeurent des acteurs incontournables du numérique régional. La transformation est davantage cosmétique que substantielle.

Par ailleurs, la question monétaire reste un point de friction. Le projet de réforme du franc CFA, devenu Eco dans certains scénarios, avance lentement et nourrit les soupçons d’un statu quo entretenu par Paris. Pour les analystes, la véritable épreuve de vérité pour cette Françafrique mutante se jouera dans les cinq prochaines années, à mesure que les contrats stratégiques signés dans les années 2000 arriveront à échéance et devront être renégociés dans un rapport de force redessiné. Selon Seneweb, cette recomposition silencieuse pourrait s’avérer plus efficace, et plus contestée encore, que l’ancienne architecture postcoloniale.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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