Le dossier des déplacés libanais s’impose comme l’un des marqueurs les plus sensibles du mandat de Nawaf Salam à la tête du gouvernement libanais. Cent jours après le début d’une nouvelle phase de déplacements provoquée par les frappes israéliennes récurrentes dans le sud et la Bekaa, le quotidien Al Akhbar publie un bilan sévère de l’action de l’exécutif, dénonçant une série de manquements qu’il qualifie de conspiration délibérée contre les populations affectées. La formule, forte, traduit l’ampleur de la crise de confiance qui s’installe entre une partie du pays et son cabinet.
Un bilan de cent jours sous le feu des critiques
Selon la reconstitution proposée par le journal, la période écoulée depuis le déclenchement de cette vague de déplacements a été marquée par l’absence d’un plan gouvernemental cohérent d’accueil, d’indemnisation et de reconstruction. Les familles chassées de leurs villages, notamment dans le caza de Bint Jbeil, à Nabatieh et dans plusieurs localités frontalières, se seraient retrouvées livrées à elles-mêmes, dépendantes des solidarités locales, des municipalités et des réseaux partisans plutôt que d’un dispositif d’État structuré.
Le grief central formulé par Al Akhbar tient à ce que le quotidien décrit comme un choix politique assumé de la part du cabinet Salam. Plutôt qu’un traitement humanitaire neutre, l’exécutif aurait, selon cette lecture, instrumentalisé la question des déplacés pour affaiblir la base sociale et territoriale du Hezbollah et de ses alliés dans le Sud-Liban. Cette lecture, portée par un média proche du camp de la résistance, s’inscrit dans une bataille narrative qui structure désormais la vie politique libanaise depuis la fin des hostilités les plus intenses avec Israël.
Reconstruction et aides internationales au cœur du bras de fer
La question de la reconstruction cristallise les tensions. Al Akhbar reproche au gouvernement d’avoir tardé à débloquer les financements nécessaires, à activer les mécanismes de dédommagement et à organiser la coordination avec les bailleurs internationaux. Le retard pris dans la mobilisation des ressources publiques et dans la mise en place d’une agence dédiée aurait laissé prospérer un sentiment d’abandon dans les régions les plus touchées, alors même que l’hiver aggrave la précarité des familles hébergées dans des logements provisoires ou chez des proches.
Le quotidien met également en cause les arbitrages budgétaires opérés par l’exécutif. Il souligne que les enveloppes annoncées lors des conférences de soutien au Liban tarderaient à se traduire en projets concrets sur le terrain, et que les critères de répartition seraient orientés au détriment des zones considérées comme acquises au tandem chiite. Cette accusation, si elle relève d’une lecture partisane, illustre la profondeur du clivage entre le nouveau pouvoir issu de l’élection de Joseph Aoun à la présidence et les forces politiques qui dominaient auparavant l’appareil d’État.
Un enjeu politique qui dépasse la question humanitaire
Au-delà du volet social, l’affaire des déplacés est devenue un test de légitimité pour le gouvernement Salam. Investi avec la promesse d’une rupture avec les pratiques clientélistes et d’un retour à une gouvernance institutionnelle, l’ancien président de la Cour internationale de justice se heurte à la réalité d’un pays fracturé, où chaque décision technique est immédiatement lue à travers un prisme confessionnel et géopolitique. Les cent premiers jours mesurés par Al Akhbar constituent, à cet égard, un point d’inflexion.
Le contexte régional complique encore l’équation. La fragilité du cessez-le-feu conclu à la fin de l’année 2024 avec Israël, les incursions ponctuelles de l’armée israélienne dans le sud et la pression exercée par Washington et Paris sur Beyrouth pour désarmer le Hezbollah rendent particulièrement inflammable tout dossier touchant aux populations du Liban-Sud. Retarder la reconstruction, dans cette configuration, revient pour les détracteurs du gouvernement à hypothéquer le retour des habitants et à faciliter les objectifs stratégiques israéliens sur la zone frontalière.
Reste que le cabinet Salam dispose encore d’une marge de manœuvre pour rectifier la trajectoire, à condition de traduire rapidement en actes les engagements pris envers les bailleurs et les régions sinistrées. La suite du mandat se jouera en partie sur la capacité de l’État à réinvestir concrètement le sud du pays. Selon Al Akhbar, le compteur des occasions manquées tourne déjà.
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