La péninsule Arabique enregistre un mouvement diplomatique qui n’a rien d’anodin. Un deuxième avion iranien s’est posé à l’aéroport international de Sanaa, prolongeant la reprise progressive des liaisons entre Téhéran et la capitale yéménite contrôlée par Ansar Allah. Dans le même temps, les autorités houthistes ont mis sur la table une proposition adressée à Riyad : garantir la sécurité de la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb en échange de la levée définitive du blocus terrestre, maritime et aérien qui étouffe le nord du pays depuis près d’une décennie.
Bab el-Mandeb, monnaie d’échange stratégique
Le détroit qui sépare la Corne de l’Afrique de la péninsule Arabique concentre à lui seul une part décisive du commerce mondial d’hydrocarbures et de conteneurs à destination du canal de Suez. Depuis le déclenchement des opérations houthistes contre les navires liés à Israël, à l’automne 2023, le couloir maritime est devenu un instrument de pression que Sanaa manie avec méthode. En proposant d’en garantir la libre circulation, le mouvement zaydite reconnaît implicitement la valeur du levier qu’il détient et cherche à le convertir en gains politiques concrets.
Pour Riyad, l’équation est délicate. Le royaume saoudien a engagé, depuis 2023, un processus de désengagement du bourbier yéménite, sous la médiation active d’Oman et avec un feu vert tacite de Pékin après la réconciliation sino-parrainée avec Téhéran. Lever intégralement le blocus reviendrait toutefois à reconnaître, dans les faits, la souveraineté d’Ansar Allah sur l’aéroport de Sanaa, le port de Hodeïda et les principales voies d’approvisionnement du nord. Un tel geste heurterait le gouvernement reconnu internationalement, replié à Aden, et fragiliserait le Conseil de direction présidentiel soutenu par la coalition arabe.
Téhéran, retour visible sur la scène yéménite
L’arrivée d’un second appareil iranien à Sanaa n’est pas un simple épisode logistique. Elle acte la normalisation d’un canal aérien direct entre la République islamique et la zone contrôlée par les houthistes, alors que ces vols étaient jusqu’ici l’un des principaux points de friction avec la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Le signal envoyé à Riyad, mais aussi à Washington et à Tel-Aviv, est celui d’un axe Téhéran-Sanaa qui assume désormais sa profondeur politique et opérationnelle.
La séquence s’inscrit dans un contexte régional où l’affaiblissement du Hezbollah libanais et la chute du régime de Damas ont contraint l’Iran à redistribuer ses cartes. Les houthistes, longtemps considérés comme le maillon périphérique de l’axe de la résistance, occupent aujourd’hui une place centrale dans la stratégie de projection iranienne, en particulier depuis leurs frappes contre le trafic maritime et leurs tirs de missiles balistiques en direction du territoire israélien.
Une négociation à trois niveaux
La proposition houthiste se lit sur plusieurs registres. Sur le plan humanitaire d’abord, la levée du blocus permettrait la réouverture pleine et entière de l’aéroport de Sanaa aux vols commerciaux et l’entrée sans restriction des cargaisons civiles à Hodeïda, port par lequel transitent l’essentiel des vivres et des médicaments destinés à une population déjà éprouvée par la crise économique. Sur le plan sécuritaire ensuite, la garantie offerte pour Bab el-Mandeb concernerait vraisemblablement les navires liés aux États du Golfe, sans nécessairement s’étendre aux bâtiments israéliens ou anglo-saxons.
Sur le plan politique enfin, l’offre met Riyad face à un choix stratégique. Accepter, c’est acter que la stabilité du sud de la péninsule passera désormais par un accommodement direct avec Sanaa, court-circuitant les acteurs yéménites rivaux. Refuser, c’est prendre le risque d’une nouvelle escalade dans un détroit dont le royaume tire une part importante de ses revenus pétroliers via l’oléoduc est-ouest et les terminaux de la mer Rouge. L’issue de ce marchandage dessinera, pour les prochains mois, la carte des équilibres entre le Golfe, la Corne de l’Afrique et l’axe iranien.
Selon Al Akhbar, les canaux de discussion entre représentants houthistes et émissaires saoudiens, actifs à Mascate, portent désormais explicitement sur ce troc stratégique.
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