Liban : le mufti Deryan face à un recours devant le Conseil d’État

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

L’affaire du mufti de la République libanaise, Abdellatif Deryan, prend une tournure judiciaire inédite. Selon des informations relayées par la presse libanaise, le plus haut dignitaire sunnite du pays cherche activement une issue institutionnelle pour préserver sa fonction, alors qu’un recours déposé devant le Conseil d’État (Majlis Choura al-Dawla) menace directement son maintien à la tête de Dar al-Fatwa. La perspective d’une destitution par voie administrative, hypothèse rarissime dans l’histoire de l’institution, agite les cercles politiques et religieux de Beyrouth.

Le contentieux porte sur la légalité de la prolongation du mandat du mufti et sur les modalités de gouvernance interne de Dar al-Fatwa, l’institution qui chapeaute les affaires religieuses sunnites au Liban. Plusieurs requérants estiment que les procédures suivies pour reconduire Abdellatif Deryan ou pour aménager les règles statutaires de l’institution ne respectent pas le cadre légal en vigueur. Le Conseil d’État, juridiction administrative suprême, est désormais saisi pour trancher.

Une institution sunnite sous tension

Nommé mufti de la République en 2014, Abdellatif Deryan incarne depuis une décennie la voix officielle du sunnisme libanais. Son mandat s’est inscrit dans une période de fragmentation politique aiguë de la communauté, marquée par le retrait progressif de la famille Hariri de la scène nationale et par la perte d’un pôle d’arbitrage clair. Dans ce vide, Dar al-Fatwa a tenté d’assumer un rôle politique élargi, parfois contesté par des figures religieuses et des notables qui reprochent au mufti son alignement et sa gestion interne.

Les critiques visent autant la concentration des décisions que l’opacité présumée de certaines nominations au sein de l’appareil religieux. Plusieurs cheikhs et anciens responsables ont publiquement remis en cause la légitimité des derniers arbitrages rendus par Deryan, estimant qu’ils contreviennent aux règles internes adoptées par le Conseil supérieur islamique. Le recours porté devant le Conseil d’État s’inscrit dans cette contestation plus large, qui dépasse la seule personne du mufti pour interroger l’architecture institutionnelle du sunnisme libanais.

Le Conseil d’État, arbitre inattendu

La saisine de la haute juridiction administrative ouvre un précédent. Traditionnellement, les conflits internes à Dar al-Fatwa se règlent par voie de consultation entre responsables religieux, dignitaires politiques et personnalités influentes de la communauté. Le passage par un juge administratif rompt avec cette pratique et transfère la résolution du litige hors du périmètre confessionnel. Si le Conseil d’État retenait les griefs, il pourrait annuler des décisions jugées entachées d’illégalité et, par ricochet, fragiliser la position du mufti.

Plusieurs scénarios circulent à Beyrouth. Le premier verrait Abdellatif Deryan obtenir un compromis politique avant toute décision contraignante, en négociant un aménagement de ses prérogatives ou un calendrier de transition. Le deuxième conduirait à une invalidation partielle de certains actes, sans toucher au mandat lui-même. Le troisième, plus rare, ouvrirait la voie à une véritable mise en cause du chef de Dar al-Fatwa. Chacune de ces issues aurait des répercussions sur l’équilibre confessionnel d’un pays où chaque communauté dispose d’une autorité religieuse reconnue par l’État.

Un enjeu politique au-delà du religieux

L’affaire intervient dans un contexte libanais marqué par l’effondrement économique, l’absence prolongée d’institutions pleinement fonctionnelles et la recomposition des forces politiques après l’élection présidentielle du début 2025. Pour la communauté sunnite, privée de leadership unifié, la stabilité de Dar al-Fatwa constitue un repère essentiel. Toute crise ouverte au sommet de l’institution serait perçue comme un facteur d’affaiblissement supplémentaire, à l’heure où plusieurs acteurs régionaux, du Royaume d’Arabie saoudite à la Turquie, observent attentivement l’évolution du paysage religieux libanais.

Les soutiens du mufti rappellent que la fonction bénéficie d’une protection statutaire forte et que le Conseil d’État n’a pas vocation à se substituer aux instances religieuses. Ses détracteurs, à l’inverse, mettent en avant la nécessité d’un contrôle de légalité, y compris lorsqu’il s’applique à une autorité confessionnelle financée en partie par des fonds publics. Entre ces deux lectures, la juridiction administrative devra trancher un dossier dont les implications dépassent largement la personne d’Abdellatif Deryan.

Reste que le calendrier judiciaire libanais demeure imprévisible. Plusieurs mois pourraient s’écouler avant une décision sur le fond, période durant laquelle le mufti continuera d’exercer ses fonctions et de chercher des appuis politiques en interne comme à l’étranger. Selon Al Akhbar, les démarches engagées par Dar al-Fatwa visent précisément à neutraliser le recours avant qu’il ne produise ses effets.

Pour aller plus loin

Gaza : des journalistes palestiniens torturés dans les geôles israéliennes · Washington hausse le ton contre Oman, médiateur régional fragilisé · Téhéran dénonce l’escalade israélienne et affiche son soutien à Beyrouth

Actualité africaine

About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

Be the first to comment on "Liban : le mufti Deryan face à un recours devant le Conseil d’État"

Laisser un commentaire