Liban : les mères des martyrs au cœur des commémorations d’Achoura

Black and white portrayal of women participating in Ashura mourning ceremony in Istanbul.Photo : Emir Bozkurt / Pexels

Les commémorations d’Achoura, qui rythment chaque année le calendrier chiite, conservent au Liban une intensité particulière. Le quotidien beyrouthin Al Akhbar consacre une chronique aux mères des martyrs, présentes derrière les bannières noires et rouges qui scandent les processions. Ces figures féminines, longtemps reléguées au second plan du récit officiel, occupent désormais une place centrale dans la liturgie politique du milieu de résistance proche du Hezbollah.

Le rituel d’Achoura commémore le martyre de l’imam Hussein à Kerbala en 680, épisode fondateur du chiisme. Dans la lecture qu’en propose la mouvance pro-iranienne au Liban, le drame de Kerbala est lu comme une matrice de l’engagement armé contemporain. Les mères qui défilent en portant les portraits de leurs fils tués lors des affrontements avec Israël ou en Syrie incarnent une continuité entre la tragédie originelle et les confrontations actuelles.

Une mise en scène politique du deuil

La présence des mères de martyrs dans les cortèges relève d’une dramaturgie soigneusement orchestrée. Les bannières, les chants funèbres et les portraits des combattants disparus composent un récit collectif où la douleur intime se mue en capital symbolique. Pour la mouvance chiite libanaise, ces figures maternelles légitiment l’engagement militaire et entretiennent un lien affectif entre la base populaire et l’appareil de résistance.

Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une tradition mobilisatrice héritée de la révolution iranienne de 1979 et des années de confrontation avec l’occupation israélienne du Sud-Liban, achevée en 2000. Les mères de martyrs y sont érigées en gardiennes de la mémoire et en relais d’une transmission intergénérationnelle de l’engagement. Le contexte actuel, marqué par la guerre à Gaza déclenchée en octobre 2023 et par les hostilités transfrontalières entre le Hezbollah et l’armée israélienne, ravive l’intensité de ces commémorations.

Achoura, marqueur identitaire et levier de cohésion

Au-delà de sa portée religieuse, Achoura fonctionne comme un marqueur identitaire pour la communauté chiite libanaise, estimée à près d’un tiers de la population du pays. Les processions dans la banlieue sud de Beyrouth, à Baalbeck ou à Nabatiyé attirent chaque année des dizaines de milliers de fidèles. La présence de hauts responsables politiques et religieux confère à ces rassemblements une dimension qui dépasse le simple cadre cultuel.

Le Hezbollah, fondé en 1982, a fait de la geste d’Hussein un axe central de son discours. Les sermons prononcés à cette occasion servent à recadrer les enjeux régionaux, à dénoncer les politiques américaines et israéliennes au Proche-Orient et à raffermir la cohésion d’un électorat exposé aux pressions économiques. Depuis l’effondrement de la livre libanaise en 2019 et l’aggravation de la crise financière, ces rendez-vous symboliques jouent un rôle d’ancrage face à la dislocation des institutions.

Les femmes, vecteurs d’un récit de résistance

La valorisation des mères de martyrs traduit également une évolution dans la représentation des femmes au sein du milieu chiite militant. Longtemps cantonnées à un rôle d’arrière-plan, elles sont désormais investies d’une mission de transmission active. Leur parole, recueillie lors des cérémonies, est diffusée par les médias affiliés au Hezbollah, dont Al Manar et Al Akhbar, pour alimenter un récit de continuité entre les générations de combattants.

Cette visibilité accrue intervient dans un contexte régional tendu. Les frappes israéliennes répétées sur le Sud-Liban depuis octobre 2023, suivies de la guerre ouverte de l’automne 2024 et de l’accord de cessez-le-feu de novembre, ont alourdi le bilan humain de la formation chiite. Les nouvelles vagues de funérailles nourrissent les processions d’Achoura d’une charge émotionnelle inédite, dont les organisateurs entendent tirer parti pour réaffirmer la légitimité de leur projet politique.

Reste que cette instrumentalisation rituelle suscite, à l’intérieur même du paysage chiite, des voix critiques qui dénoncent une confiscation du deuil à des fins partisanes. La frontière entre piété populaire et mobilisation politique demeure poreuse, et les commémorations de 2025 en offrent une illustration saisissante. Selon Al Akhbar, les bannières d’Achoura portées par les mères des martyrs incarnent désormais le visage le plus visible de cette imbrication.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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