La question de la création monétaire au Nigeria dépasse le débat académique. Elle touche directement le pouvoir d’achat de plus de 220 millions d’habitants et la crédibilité des politiques de stabilisation conduites depuis Abuja. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas la Banque centrale du Nigeria (CBN) qui imprime l’essentiel de la monnaie en circulation. Le gros de l’agrégat est généré par les banques commerciales, à travers l’octroi de crédits qui inscrivent simultanément, dans leurs livres, une créance sur l’emprunteur et un dépôt nouveau au passif. La CBN n’intervient qu’à la marge, par la base monétaire et la régulation des réserves.
Ce mécanisme, commun à toutes les économies modernes, devient problématique lorsque la croissance des bilans bancaires se dissocie durablement de celle de l’économie réelle. Or les chiffres compilés sur la décennie écoulée révèlent précisément cette divergence. La masse monétaire nigériane a progressé au rythme moyen de 20 % par an entre 2015 et 2024, tandis que le produit intérieur brut réel par habitant s’est contracté de 0,6 % sur la même période. L’écart entre l’expansion monétaire et la production de richesses se traduit mécaniquement en pressions inflationnistes et en érosion du niveau de vie des ménages.
Une dérive monétaire qui sape le pouvoir d’achat
Le diagnostic posé par Aboubakr Kaira Barry, directeur général de Results Associates, met en lumière une asymétrie institutionnelle. La Banque centrale du Nigeria détient certes le monopole de l’émission fiduciaire et fixe les taux directeurs, mais les leviers prudentiels et la discipline budgétaire pèsent davantage sur la dynamique réelle des agrégats. Le financement monétaire des déficits publics, longtemps pratiqué sous la précédente gouvernance de la CBN via les avances dites « Ways and Means », a démultiplié la base monétaire sans contrepartie productive. Les conséquences sont visibles à la pompe, dans les marchés alimentaires et sur le marché des changes du naira.
La libéralisation partielle du taux de change décidée par l’administration Tinubu à partir de mi-2023 a accentué, à court terme, la translation des tensions monétaires vers les prix. Le naira a perdu une part substantielle de sa valeur face au dollar, renchérissant les intrants importés dans une économie encore largement dépendante des biens manufacturés étrangers. L’inflation, mesurée par le National Bureau of Statistics, a franchi des sommets inédits depuis près de trois décennies, érodant l’épargne et fragilisant la classe moyenne urbaine.
Refonder le cadre institutionnel de la stabilité des prix
Au-delà du diagnostic, l’enjeu est de bâtir un cadre institutionnel capable d’ancrer durablement les anticipations. Trois chantiers ressortent. D’abord, l’indépendance opérationnelle effective de la Banque centrale du Nigeria, qui suppose une gouvernance protégée des injonctions budgétaires et un mandat clair de ciblage de l’inflation. La nouvelle direction installée à la tête de la CBN s’est engagée dans cette voie, en suspendant les programmes d’intervention sectorielle qui avaient transformé l’institution en quasi-banque de développement.
Ensuite, le renforcement du cadre prudentiel applicable aux banques commerciales nigérianes. Une supervision plus stricte des ratios de fonds propres, de la qualité des actifs et de l’exposition aux financements publics permettrait de contenir la création de monnaie scripturale lorsqu’elle se déconnecte de projets productifs. La recapitalisation du secteur bancaire engagée par la CBN, qui exige des fonds propres minimums sensiblement relevés à l’horizon 2026, s’inscrit dans cette logique de consolidation.
Enfin, la discipline budgétaire reste la pierre angulaire de toute stratégie crédible de désinflation. Tant que les besoins de financement de l’État fédéral et des États fédérés transitent en partie par le bilan de la Banque centrale, l’ancrage des anticipations demeurera fragile. La suppression progressive des subventions aux carburants et la réforme fiscale en discussion à l’Assemblée nationale pourraient libérer des marges de manœuvre, à condition d’être conduites avec constance.
Une leçon pour les économies ouest-africaines
Le cas nigérian dépasse les frontières fédérales. Plusieurs économies de la sous-région, qu’elles relèvent de la zone franc CFA ou de régimes monétaires autonomes comme le Ghana, observent attentivement la trajectoire d’Abuja. L’épisode illustre que la stabilité des prix ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, par l’articulation entre une banque centrale crédible, un système bancaire bien capitalisé et un État qui maîtrise ses comptes. La leçon vaut pour l’ensemble du continent, où la tentation du financement monétaire des déficits reste un risque récurrent.
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