Pêche au Sénégal : la valeur ajoutée recule de 32,9 %

Vibrant fishing boats lined along a bustling coastal village with bright blue skies, encapsulating a lively marine scene.Photo : Lom Doudou / Pexels

Le secteur de la pêche au Sénégal enregistre une chute de 32,9 % de sa valeur ajoutée, un repli d’une ampleur rare pour une activité qui structure depuis des décennies l’économie littorale du pays. La contraction intervient au moment où l’Union européenne hausse le ton sur la gestion des ressources halieutiques, laissant planer la perspective de mesures restrictives à l’encontre des produits sénégalais. Pour Dakar, l’équation est double : préserver un gisement d’emplois et de devises tout en répondant aux exigences croissantes d’un partenaire commercial de premier plan.

Une filière halieutique sénégalaise en recomposition forcée

La pêche demeure l’un des piliers productifs du Sénégal, mobilisant selon les estimations officielles de ces dernières années entre 600 000 et 800 000 personnes sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de la capture artisanale à la transformation, en passant par la mareyage et l’exportation. Elle représente, selon les travaux publiés par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), de l’ordre de 3 % du produit intérieur brut, mais son empreinte sociale est bien supérieure à son poids macroéconomique. Un recul de près d’un tiers de la valeur ajoutée se traduit mécaniquement par une baisse des revenus de milliers de ménages dépendant des pirogues de Saint-Louis, Mbour, Joal ou Kayar.

Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette dégradation. L’état des stocks de petits pélagiques, en particulier la sardinelle qui constitue le poisson le plus consommé au Sénégal, s’est détérioré sous l’effet combiné de la surpêche, de la pression des usines de farine et d’huile de poisson implantées depuis le milieu des années 2010, et de la concurrence des flottes industrielles opérant sous licence. Les espèces à haute valeur commerciale, du thiof au poulpe, affichent elles aussi des signes d’épuisement documentés par les scientifiques du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye.

Union européenne et pêche INN : un rapport de force commercial

La posture de Bruxelles vis-à-vis du secteur de la pêche sénégalais s’inscrit dans un cadre réglementaire bien rodé. Depuis le règlement de 2008 contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), la Commission européenne dispose d’un dispositif de cartons jaunes et rouges qui peut aboutir, en dernier recours, à l’interdiction d’importation des produits de la mer sur le marché européen. Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest en ont fait l’expérience : le Ghana a reçu un carton jaune en 2021, maintenu depuis, tandis que les Comores avaient été frappées d’un carton rouge en 2017.

Pour le Sénégal, l’enjeu est substantiel. L’Union européenne constitue l’un des premiers débouchés des exportations halieutiques nationales, en particulier pour les céphalopodes et les crustacés expédiés vers l’Espagne, l’Italie et la France. L’accord de partenariat de pêche durable qui lie Dakar à Bruxelles, périodiquement renouvelé depuis 2014, prévoit en outre une contrepartie financière annuelle destinée à l’appui sectoriel et à la recherche. Toute dégradation du climat réglementaire pèserait sur ces flux, dans un contexte où le pays négocie par ailleurs la montée en puissance de la production gazière de Grand Tortue Ahmeyim.

Sécurité alimentaire et souveraineté halieutique en question

Au-delà du commerce extérieur, la contraction de la filière interroge la sécurité alimentaire. Le poisson fournit, selon les données de la FAO régulièrement rappelées par le ministère des Pêches, près de 70 % des apports en protéines animales de la population sénégalaise. La raréfaction de la ressource se traduit déjà par une inflation des prix sur les marchés de Dakar, Thiès et Ziguinchor, et par des tensions récurrentes autour des usines de farine de poisson accusées de détourner la sardinelle de la consommation humaine.

Les organisations professionnelles, du Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (GAIPES) aux structures faîtières de la pêche artisanale, plaident de longue date pour un audit des licences accordées aux navires étrangers et pour une réduction de la capacité de capture. Les autorités issues de l’alternance de mars 2024 ont fait de la transparence sur les contrats de pêche un marqueur politique, en annonçant la publication de la liste des bateaux autorisés dans les eaux sénégalaises. Reste à transformer cet affichage en gestion effective des stocks, condition sine qua non pour inverser la trajectoire de la valeur ajoutée et désamorcer la pression européenne.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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