La justice tunisienne a prononcé, mardi 2 juin, une peine de réclusion à perpétuité à l’encontre de Rached Ghannouchi, figure tutélaire de l’opposition et président du parti Ennahdha. Âgé de 84 ans et incarcéré depuis avril 2023, l’ancien président de l’Assemblée des représentants du peuple est jugé coupable de faits relevant du terrorisme, selon les éléments diffusés par sa formation et par plusieurs médias locaux. D’autres responsables du mouvement islamiste ont reçu des peines comprises entre dix ans de prison et la perpétuité.
Cette décision intervient au terme d’une procédure suivie de près par les chancelleries occidentales et les organisations de défense des droits humains. Depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021, par lequel le chef de l’État Kaïs Saïed avait suspendu le Parlement et concentré les pouvoirs exécutif et législatif entre ses mains, les principaux contradicteurs du palais de Carthage ont été progressivement neutralisés par la voie judiciaire.
Un verdict qui scelle le sort du chef d’Ennahdha
Rached Ghannouchi avait été interpellé à son domicile de Tunis en avril 2023, après avoir tenu des propos jugés de nature à porter atteinte à la sûreté de l’État. Depuis cette arrestation, les condamnations se sont enchaînées dans une série de dossiers distincts. L’octogénaire purgeait déjà plusieurs peines, dont une condamnation à vingt-deux ans prononcée en février, lorsque le tribunal a ajouté cette nouvelle sentence à son casier judiciaire.
Le verdict prononcé mardi vise également d’autres cadres du parti, parmi lesquels d’anciens ministres et députés. Plusieurs d’entre eux ont quitté le territoire et sont jugés par contumace, ce qui alimente la dénonciation, par leurs proches, d’une procédure expéditive. Ennahdha, qui a dominé la scène parlementaire pendant une décennie après la révolution de 2011, est désormais privé de la quasi-totalité de son encadrement opérationnel.
Une opposition tunisienne méthodiquement démantelée
Au-delà du seul cas Ghannouchi, l’épisode s’inscrit dans une séquence de procès visant un spectre élargi de personnalités politiques, d’avocats, de journalistes et de militants associatifs. Le dossier dit du « complot contre la sûreté de l’État », ouvert en 2023, a déjà conduit à de lourdes peines contre des figures de la gauche, du centre et de la mouvance libérale. Le pouvoir justifie ces poursuites par l’existence présumée de réseaux conspirant avec des puissances étrangères, une grille de lecture que les intéressés rejettent en bloc.
Pour les capitales européennes, en particulier Paris, Rome et Bruxelles, le sujet est délicat. La Tunisie demeure un partenaire central de la politique migratoire de l’Union européenne, qui a conclu en juillet 2023 un mémorandum d’entente avec Tunis, accompagné d’enveloppes financières significatives. Le durcissement judiciaire à l’égard de l’opposition n’a pour l’heure pas conduit à une révision de ce cadre de coopération, malgré les protestations émanant d’eurodéputés et d’ONG.
Un signal politique avant l’échéance de 2029
La condamnation du président d’Ennahdha intervient alors que Kaïs Saïed, réélu en octobre 2024 avec un score officiel supérieur à 90 %, prépare la deuxième moitié de son mandat dans un paysage institutionnel reconfiguré par la Constitution de 2022. Le scrutin présidentiel s’était déroulé en l’absence de la plupart des candidats sérieux, écartés par la commission électorale ou empêchés par des procédures judiciaires.
Sur le plan économique, la conjoncture demeure tendue. Tunis négocie depuis plusieurs années avec le Fonds monétaire international (FMI) un programme d’appui que le président refuse de signer en l’état, jugeant ses conditionnalités attentatoires à la souveraineté nationale. Cette posture, populaire dans certains segments de l’opinion, contraint le gouvernement à arbitrer entre financements bilatéraux, notamment auprès de partenaires arabes, et endettement intérieur.
Reste l’incertitude entourant la santé de Rached Ghannouchi, dont les avocats ont, à plusieurs reprises, alerté sur les conditions de détention. Sa formation a annoncé son intention de faire appel, sans illusion sur l’issue d’une procédure désormais largement vidée de garanties contradictoires. Selon Le Monde Afrique, le dirigeant historique d’Ennahdha cumule à ce jour plusieurs décennies de prison ferme.
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