Crise Sonko-Diomaye : le souverainisme africain face à ses contradictions

Peaceful coastline scene with moored boats and distant colorful buildings under a clear sky.Photo : Lom Doudou / Pexels

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La crise Sonko-Diomaye, désormais ouverte au sommet de l’État sénégalais, secoue bien au-delà de Dakar. Elle place les mouvements souverainistes africains, qui voyaient dans l’accession du tandem Pastef à la magistrature suprême en mars 2024 un précédent décisif, devant un dilemme inédit. Comment maintenir un cap de rupture lorsque le binôme fondateur se fissure publiquement, à peine vingt mois après une victoire saluée comme une refondation politique ?

Le Premier ministre Ousmane Sonko, longtemps figure tutélaire du Pastef, et le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye, hier dauphin discret puis successeur désigné depuis la prison, donnent à voir une mésentente qui n’est plus seulement de style. Elle touche à la conception même du pouvoir, à la hiérarchie institutionnelle et à la lecture du contrat passé avec l’électorat sénégalais. Les souverainistes du continent, qui avaient érigé ce duo en modèle, observent désormais une fragilisation qu’ils peinent à interpréter.

Un récit de rupture mis à l’épreuve du pouvoir

Le souverainisme africain, dans sa version sénégalaise comme dans ses déclinaisons sahéliennes ou ouest-africaines, repose sur un récit identifiable. Reprise de contrôle des ressources, distance vis-à-vis des partenaires historiques, refondation monétaire, justice sociale et lutte anticorruption en constituent les piliers. Le tandem Pastef avait su agréger ces aspirations dans une promesse de rupture nette avec le système hérité.

Or l’exercice du pouvoir confronte ce récit à la matérialité des arbitrages. Dette publique, négociations avec le Fonds monétaire international, contrats pétroliers et gaziers, gestion des appareils sécuritaires : autant de dossiers où la ligne idéologique se heurte aux contraintes techniques et diplomatiques. La crispation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye traduit, en filigrane, des divergences sur le rythme et la profondeur des ruptures annoncées. Le premier semble vouloir tenir la promesse maximaliste qui a galvanisé la base militante. Le second, en position institutionnelle, doit composer avec les contraintes de l’État et les attentes des partenaires extérieurs.

Un signal scruté de Bamako à Conakry

Pour les régimes de transition au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée, comme pour les forces politiques qui revendiquent une parenté idéologique avec le Pastef, la séquence dakaroise constitue un cas d’école. Elle démontre que la conquête démocratique du pouvoir n’épargne pas le souverainisme des fractures internes qui ont historiquement miné les régimes issus de coups d’État ou de transitions militaires.

Le Sénégal présentait pourtant un atout singulier. Le passage par les urnes, la stabilité institutionnelle et l’ancrage du Pastef dans une jeunesse urbaine éduquée laissaient espérer une trajectoire différente de celle des juntes sahéliennes. La discorde au sommet rappelle que la cohérence d’un projet politique ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, à travers des mécanismes d’arbitrage, des contre-pouvoirs internes au parti et une discipline de communication. Autant d’éléments que la jeunesse du Pastef au pouvoir n’a pas encore eu le temps de consolider.

Le dilemme stratégique des souverainistes

Les mouvances souverainistes du continent se trouvent face à un choix difficile. Soit elles assument publiquement la complexité de l’exercice du pouvoir, au risque de décevoir une base militante nourrie au discours de rupture absolue. Soit elles persistent dans une posture maximaliste, au risque de fragiliser les institutions qu’elles dirigent et de fournir des arguments à leurs adversaires intérieurs et extérieurs.

La crise sénégalaise illustre aussi un angle mort persistant de ces mouvements : la question de la succession et de la cohabitation au sommet. La concentration symbolique du pouvoir autour d’une figure charismatique, en l’occurrence Ousmane Sonko, s’accommode mal du partage institutionnel exigé par une présidence forte comme celle du Sénégal. Les souverainistes africains devront, à terme, élaborer des architectures politiques capables d’absorber les tensions sans rompre.

Reste que l’issue de la séquence dakaroise pèsera lourd. Une réconciliation ordonnée renforcerait la crédibilité du modèle. Une rupture consommée, à l’inverse, offrirait un argument durable à ceux qui contestent la viabilité gouvernementale des projets souverainistes sur le continent. Selon PressAfrik, c’est bien la capacité du camp Pastef à transformer la victoire en gestion durable qui se joue dans ce bras de fer.

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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