Déplacements forcés : le Sahel central voit sa population déracinée doubler

A woman and children walk near tents in a refugee camp in Idlib, showcasing resilience amidst adversity.Photo : Ahmed akacha / Pexels

L’alerte du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) sur la trajectoire des déplacements forcés au Sahel central intervient alors que Ouagadougou, Bamako et Niamey martèlent, chacun à leur manière, un discours de reconquête territoriale. En cinq ans, la population déracinée au Burkina Faso, au Mali et au Niger a quasiment doublé, selon l’agence onusienne. La courbe raconte une autre histoire que les communiqués officiels : celle d’un espace sahélien dont le centre de gravité humain continue de se déplacer, village après village, vers les périphéries urbaines et les camps.

Un doublement qui recoupe la bascule politique de la région

La période de référence retenue par le HCR, 2020-2025, coïncide presque exactement avec la séquence des coups d’État qui a redessiné la carte politique de l’Afrique de l’Ouest. Le Mali bascule en août 2020, puis à nouveau en mai 2021. Le Burkina Faso connaît deux putschs successifs en janvier et septembre 2022. Le Niger suit en juillet 2023. En septembre 2023, les trois capitales scellent l’Alliance des États du Sahel, transformée l’année suivante en confédération, avec pour promesse centrale de restaurer la sécurité là où la présence française, puis onusienne, aurait échoué.

Les chiffres communiqués par les Nations unies prennent cette promesse à revers. Avant la vague de ruptures institutionnelles, les trois pays comptaient déjà plusieurs centaines de milliers de personnes contraintes de fuir leur domicile, principalement dans le Liptako-Gourma, cette zone des trois frontières érigée en épicentre jihadiste depuis l’implantation durable des groupes affiliés à l’État islamique au Sahel et au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin. Cinq ans plus tard, la courbe n’a pas plié : elle a doublé.

Le Sahel central, deuxième foyer de déracinement du continent

Rapportée à l’échelle continentale, la trajectoire sahélienne n’est devancée que par celle du Soudan, où la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide a propulsé le pays au rang de première crise de déplacement au monde depuis avril 2023, avec plus de dix millions de personnes déracinées selon l’Organisation internationale pour les migrations. Le bassin du lac Tchad, longtemps considéré comme la matrice de l’instabilité ouest-africaine, apparaît désormais stabilisé en comparaison du Liptako-Gourma, autour de trois millions de déplacés cumulés depuis 2014.

La singularité du Sahel central tient à la mécanique de contagion. Les violences qui, en 2019, se concentraient sur quelques cercles maliens et provinces burkinabè, débordent aujourd’hui vers les régions côtières. Les autorités togolaises, béninoises et ghanéennes documentent des incursions régulières dans leurs marches septentrionales. Reste que l’essentiel de la pression humanitaire demeure interne : la grande majorité des personnes déracinées ne franchissent pas de frontière et grossissent les ceintures précaires de Ouahigouya, Kaya, Mopti, Tillabéri ou Tahoua.

Un pari sécuritaire des juntes AES qui peine à produire ses effets

Depuis la rupture avec Paris et le départ, en 2022 puis 2023, des forces françaises Barkhane et Sabre, les trois régimes ont pivoté vers un partenariat militaire avec Moscou, successivement incarné par le groupe Wagner puis par l’Africa Corps. Niamey a dénoncé en mars 2024 son accord de coopération militaire avec Washington, entraînant le retrait américain de la base aérienne 201 d’Agadez, pourtant pivot de la surveillance aérienne régionale. Ces reconfigurations stratégiques, présentées comme des gains de souveraineté, n’ont pas inversé la trajectoire humanitaire mesurée par le HCR.

Au-delà des chiffres, l’accès humanitaire se dégrade. Les plans de réponse coordonnés par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) pour les trois pays sont chroniquement sous-financés, souvent couverts à moins de la moitié des besoins exprimés. Les travailleurs humanitaires, cibles répétées d’enlèvements et d’attaques, voient leurs mouvements restreints par les cordons militaires comme par les groupes armés. Dans plusieurs provinces burkinabè et régions maliennes, des localités entières demeurent sous blocus, hors de portée des convois.

À moyen terme, la question n’est plus seulement sécuritaire mais démographique et budgétaire. L’absorption durable de plusieurs millions de personnes déracinées suppose un investissement massif dans l’habitat social, l’éducation d’urgence et la protection sociale, à l’heure où les trois économies subissent le contrecoup des sanctions levées, des coûts d’emprunt élevés et d’une aide bilatérale occidentale en net reflux. Le doublement constaté par Genève fixe désormais un étalon : celui à partir duquel se jugera, dans les prochaines années, la crédibilité du projet confédéral sahélien.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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