À Gaza, un entrepreneur recycle les gravats en ciment artisanal

A woman in traditional attire washes clothes among the rubble in Gaza, depicting resilience.Photo : Hosny salah / Pexels

Face à l’ampleur inédite des destructions dans la bande de Gaza, des entrepreneurs palestiniens ont engagé une bascule pragmatique : transformer les gravats accumulés depuis le déclenchement de la guerre en matière première pour fabriquer du ciment. L’Organisation des Nations unies évalue à plus de 60 millions de tonnes le volume de débris dispersés sur le territoire, un chiffre qui donne la mesure du défi logistique et humain auquel l’enclave est confrontée. Privée d’importations régulières de matériaux de construction, la population s’efforce de bricoler une économie de substitution sur les ruines de la précédente.

Une cimenterie improvisée au cœur des décombres

Le reportage diffusé par RFI conduit dans une fabrique artisanale installée dans la ville de Gaza, où les gravats sont concassés puis réintroduits dans la chaîne de production. L’entrepreneur à l’origine du projet exploite la seule ressource désormais surabondante dans l’enclave : les pans de murs effondrés, les dalles brisées, les fragments de béton arrachés aux immeubles bombardés. Le procédé reste rudimentaire, mais il permet d’alimenter en matériau un marché local étranglé par les restrictions imposées aux franchissements de Rafah et de Kerem Shalom.

Cette débrouille industrielle s’inscrit dans un contexte où l’acheminement de ciment, d’acier ou de bois est strictement contrôlé par les autorités israéliennes, qui invoquent un usage potentiellement militaire de ces produits. Les organisations humanitaires dénoncent depuis des mois l’asphyxie d’une économie privée d’intrants élémentaires. Le recyclage des gravats apparaît dès lors comme l’unique voie praticable à court terme pour reconstruire abris, écoles et infrastructures sanitaires.

Un déblaiement à l’échelle d’une génération

Les experts consultés par les agences onusiennes parlent ouvertement d’un chantier d’une génération. À titre de comparaison, le volume de débris recensé à Gaza dépasse largement celui produit par la plupart des conflits urbains contemporains, y compris à Mossoul ou à Alep. Le traitement de ces décombres pose en outre des questions sanitaires lourdes : présence d’amiante, de munitions non explosées, de résidus chimiques et de restes humains rendent chaque opération de tri périlleuse.

Le tissu entrepreneurial gazaoui, déjà fragilisé par dix-sept années de blocus, doit composer avec la destruction de son outil productif. Plusieurs cimenteries formelles ont été détruites ou rendues inopérantes, et les générateurs nécessaires au broyage fonctionnent au compte-gouttes faute de carburant. La fabrique visitée par RFI illustre une forme de résilience contrainte, où l’innovation naît moins d’un choix entrepreneurial que d’une nécessité absolue.

Enjeux économiques et géopolitiques de la reconstruction

Au-delà de l’urgence humanitaire, la question de la reconstruction de Gaza s’impose comme un dossier diplomatique majeur. Les bailleurs internationaux, qu’il s’agisse des monarchies du Golfe, de l’Union européenne ou des agences onusiennes, conditionnent leurs engagements à un cadre politique encore introuvable. Le Qatar, l’Égypte et les Émirats arabes unis ont esquissé plusieurs scénarios de financement, sans qu’un mécanisme consolidé n’émerge à ce stade.

Dans ce vide institutionnel, l’économie informelle du recyclage occupe le terrain. Elle reflète aussi un déplacement des chaînes de valeur : les gravats, hier perçus comme un fardeau logistique, deviennent une ressource négociable, parfois disputée entre opérateurs. Cette mutation pose la question du cadre réglementaire futur, lorsque la reconstruction officielle prendra le relais. Les autorités palestiniennes, divisées entre Ramallah et les structures locales gazaouies, peinent à encadrer ces initiatives privées.

Reste que l’effort de transformation des débris en ciment ne saurait, à lui seul, répondre aux besoins d’un territoire où plus de 90 % du parc immobilier est endommagé selon les estimations onusiennes. Les ingénieurs rappellent que le ciment recyclé présente des performances mécaniques inférieures à celles du ciment Portland classique, ce qui limite son emploi aux constructions légères et provisoires. Le chemin vers une reconstruction structurelle demeure suspendu à l’ouverture durable des points de passage et à un règlement politique du conflit. Selon RFI Moyen-Orient.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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