L’Autorité palestinienne lance Yabus pour soulager ses fonctionnaires

Aerial view of Qalqilya's urban cityscape under dramatic clouds, showcasing diverse architecture.Photo : abu adel / Pexels

L’Autorité palestinienne tente d’amortir le choc d’une crise salariale qui s’installe en Cisjordanie. Privée de plus de quatre milliards de dollars de recettes fiscales retenues par Israël au titre des taxes douanières collectées pour son compte, l’institution dirigée depuis Ramallah n’est plus en mesure d’honorer intégralement la paie de ses agents. Le lancement de l’application Yabus, conçue pour permettre aux fonctionnaires de régler leurs factures courantes, formalise une réponse de circonstance à un déséquilibre devenu structurel. L’outil numérique cible les charges du quotidien : eau, électricité, téléphonie.

Un mécanisme de compensation pour contourner la pénurie de liquidités

Le principe de Yabus repose sur un règlement direct des factures à partir d’une partie du salaire dû, sans passage par un versement en espèces. Concrètement, l’agent public utilise la fraction de sa rémunération qui n’a pas été liquidée pour s’acquitter de ses obligations auprès des opérateurs de services publics. Le dispositif vise à soulager la trésorerie de l’Autorité palestinienne tout en garantissant aux familles l’accès aux services essentiels. Il acte aussi, en creux, l’incapacité de Ramallah à rétablir à court terme un calendrier salarial normal.

Depuis plusieurs mois, certains employés ne perçoivent que la moitié de leur traitement, parfois avec un décalage de plusieurs semaines. Cette dégradation pèse sur la consommation intérieure de la Cisjordanie et fragilise une classe moyenne déjà éprouvée par le ralentissement économique consécutif à la guerre de Gaza. Les enseignants et le personnel hospitalier figurent parmi les corps les plus exposés. Les arrêts de travail se multiplient, et les organisations professionnelles peinent à canaliser une colère qui dépasse désormais le cadre strictement catégoriel.

Une dépendance fiscale qui devient une arme politique

Le différend financier avec Israël n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur inédite depuis octobre 2023. Aux termes du protocole économique de Paris signé en 1994, l’État hébreu collecte pour le compte de l’Autorité palestinienne les taxes douanières et la TVA sur les importations transitant par ses ports. Ces transferts, censés être reversés mensuellement, représentent la principale source de revenus du Trésor palestinien. Leur gel partiel ou total constitue, dans les faits, un levier de pression politique majeur entre les mains du gouvernement israélien.

Les autorités israéliennes invoquent notamment les sommes versées par Ramallah aux familles de prisonniers et de combattants tués pour justifier les retenues. La somme cumulée, supérieure à quatre milliards de dollars selon les chiffres avancés côté palestinien, prive le budget de marges de manœuvre. Les bailleurs internationaux, sollicités à plusieurs reprises, n’ont pas compensé l’écart. L’Union européenne, le Qatar et l’Arabie saoudite ont consenti des appuis ponctuels, sans permettre un rétablissement durable de la solvabilité.

Yabus, solution partielle face à un problème structurel

Au-delà de son utilité immédiate, l’application interroge sur la viabilité du modèle. Le mécanisme ne crée pas de liquidités nouvelles : il redéploie une créance non honorée vers des opérateurs publics qui devront, à leur tour, absorber le manque. Les compagnies d’eau et d’électricité, déjà confrontées à des impayés massifs côté consommateurs, voient leurs recettes converties en écritures comptables plutôt qu’en encaissements. À terme, le risque de propagation de la crise au secteur des services collectifs n’est pas négligeable.

L’initiative s’inscrit néanmoins dans un effort plus large de numérisation des services publics palestiniens, engagé ces dernières années pour moderniser l’administration et limiter la circulation des espèces. Plusieurs guichets dématérialisés ont été déployés depuis 2022 pour les démarches civiles et fiscales. Yabus en constitue une extension, dictée par l’urgence plutôt que par une stratégie planifiée. Sa réussite dépendra du taux d’adhésion des fonctionnaires et de la capacité des opérateurs partenaires à intégrer durablement le dispositif.

Reste que la grogne sociale ne s’apaisera pas par un outil de paiement. Les syndicats des enseignants et du secteur de la santé réclament un retour à des salaires complets et un calendrier de versement régulier. Sans déblocage politique avec Israël ni aide budgétaire massive de la communauté internationale, la marge de manœuvre de l’Autorité palestinienne demeure étroite. Selon RFI Moyen-Orient, la portée de Yabus reste, à ce stade, celle d’un pansement appliqué sur une plaie financière béante.

Pour aller plus loin

Washington menace Oman de sanctions sur le détroit d’Ormuz · Netanyahu ordonne à l’armée israélienne de saisir 70 % de Gaza · Israël installe une base militaire en zone A en Cisjordanie occupée

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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