Liban : l’Europe cherche un rôle sécuritaire sans froisser Washington

Group of camouflaged soldiers near a tank during a training exercise outdoors.Photo : Bojan Milic / Pexels

Le Liban navigue à vue. Le président Joseph Aoun a signalé que Beyrouth attendrait les résultats des prochains scrutins aux États-Unis et en Israël avant d’ouvrir des arbitrages politiques et sécuritaires lourds. Cette temporisation, assumée au sommet de l’État, confirme la dépendance structurelle du pays du Cèdre aux cycles électoraux de ses deux principaux interlocuteurs occidentaux et régionaux. Dans le même temps, plusieurs puissances européennes cherchent à se tailler un espace sécuritaire au sud du Liban, en veillant à ne froisser ni Washington, ni Tel-Aviv.

Une Europe en quête de rôle au sud du Liban

La séquence ouverte depuis la guerre entre Israël et le Hezbollah a rebattu les cartes sécuritaires au Levant. Paris, Rome et Berlin, impliqués de longue date dans la Finul, le contingent onusien déployé au Sud-Liban, tentent de repositionner leur présence militaire et diplomatique. L’enjeu : peser sur l’architecture de sécurité qui se dessine autour de la frontière israélo-libanaise, sans s’exposer à un veto américain ou à l’hostilité du cabinet de Benjamin Netanyahou.

Concrètement, les discussions portent sur l’appui à l’Armée libanaise, le financement d’équipements, la formation d’unités déployées au sud du Litani et le soutien politique aux institutions de Beyrouth. Mais chaque initiative européenne doit composer avec deux lignes rouges. La première est américaine : Washington entend rester le chef d’orchestre du dossier libanais, en tandem avec Riyad. La seconde est israélienne : l’État hébreu refuse tout mécanisme susceptible de reconstituer les capacités militaires du Hezbollah.

Aoun joue la montre et mise sur les urnes

Du côté du palais de Baabda, Joseph Aoun assume une stratégie d’attente. En liant plusieurs décisions au calendrier électoral américain et israélien, le chef de l’État libanais reconnaît implicitement que la marge de manœuvre de Beyrouth reste étroite. Un changement de majorité à Washington ou une recomposition du gouvernement israélien pourrait rouvrir des dossiers aujourd’hui bloqués : délimitation terrestre de la frontière, retrait complet des forces israéliennes des points encore occupés, reconstruction du Sud, et surtout question du monopole des armes.

Cette posture d’attente comporte des risques. Elle laisse en suspens les attentes de la population du Sud-Liban, dont les villages ont été rasés par les frappes israéliennes. Elle fragilise aussi le gouvernement, pressé par les bailleurs internationaux de montrer des avancées tangibles en matière de réformes économiques et institutionnelles. Reste que, pour l’exécutif libanais, aucune négociation structurante ne paraît envisageable tant que les équilibres politiques à Washington et à Tel-Aviv ne sont pas stabilisés.

Un jeu diplomatique sous contrainte

Le positionnement européen illustre les limites de l’autonomie stratégique du Vieux Continent au Levant. Les diplomaties française et italienne, historiquement actives sur le dossier libanais, multiplient les navettes entre Beyrouth, Washington, Tel-Aviv et les capitales du Golfe. Leur objectif affiché est d’éviter un nouvel embrasement et de consolider le cessez-le-feu. Leur objectif implicite est de préserver une influence politique et économique dans un pays où elles conservent des intérêts anciens.

Pour Paris, en particulier, le Liban demeure un marqueur de la présence française au Moyen-Orient. Mais l’Élysée doit désormais composer avec un rapport de force où les décisions clés se prennent entre la Maison-Blanche et le cabinet israélien. L’Allemagne, de son côté, met en avant son soutien financier aux forces armées libanaises et son rôle maritime au sein de la Finul. Rome tente de capitaliser sur le commandement italien du contingent onusien pour peser dans les discussions sur son avenir.

Dans ce paysage, le Hezbollah reste la variable la plus imprévisible. Affaibli militairement, le mouvement conserve un ancrage politique et social qui interdit toute recomposition sans lui. Les Européens le savent et évitent soigneusement d’afficher des positions trop frontales. Les Américains et les Israéliens, à l’inverse, continuent d’exiger un désarmement explicite comme préalable à toute normalisation. Entre ces lignes, Beyrouth tente de gagner du temps, convaincue que les urnes rebattront bientôt les cartes. Selon Al Akhbar.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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