L’Union européenne franchit un pas supplémentaire dans son engagement au Levant. Les Vingt-Sept ont approuvé la création d’une mission de soutien sécuritaire au Liban, destinée à accompagner les institutions chargées de l’ordre public et de la défense du territoire. La décision, portée par les capitales européennes, traduit la volonté de Bruxelles de peser directement sur la stabilisation d’un pays dont l’équilibre institutionnel reste précaire après plus d’un an de confrontation ouverte entre Israël et le Hezbollah.
Un engagement européen qui change de nature au Liban
Jusqu’à présent, la présence européenne au Liban se résumait principalement à une contribution financière, à une aide humanitaire soutenue et à la participation de plusieurs États membres à la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), déployée depuis 1978 et renforcée après la guerre de l’été 2006. En décidant d’ouvrir une mission portant son propre pavillon, l’Union sort d’un rôle de bailleur pour entrer dans celui d’acteur sécuritaire. Ce glissement n’est pas anodin : il consacre l’extension du périmètre d’intervention de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), déjà engagée dans des théâtres aussi divers que la Géorgie, l’Irak, la Somalie ou le détroit d’Ormuz avec l’opération Aspides.
Le choix du Liban n’est pas fortuit. Depuis le cessez-le-feu négocié fin 2024 entre Israël et le Hezbollah, le sud du pays fait l’objet d’un redéploiement progressif de l’armée libanaise, dont la montée en puissance conditionne le respect de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. Or les forces armées libanaises, estimées autour de 80 000 hommes, souffrent chroniquement d’un sous-financement aggravé par la crise économique ouverte en 2019, qui a vu la livre libanaise perdre plus de 95 % de sa valeur. Toute consolidation de l’État passe désormais par un appui extérieur massif à son outil régalien.
Une autonomie stratégique assumée face à Washington
Le dossier libanais a longtemps été piloté, côté occidental, par les États-Unis, qui demeurent le premier contributeur bilatéral à l’armée libanaise avec plus de trois milliards de dollars d’aide cumulée depuis 2006. L’activisme américain, incarné par l’envoyé Amos Hochstein puis par l’équipe de l’administration Trump, s’est concentré sur la négociation du cessez-le-feu et sur le contrôle du calendrier de retrait israélien. L’initiative européenne, en se déployant sur le registre institutionnel et sécuritaire, vient compléter mais aussi contrebalancer cette tutelle, en offrant à Beyrouth un canal d’appui qui n’est pas suspendu aux arbitrages de Washington.
Pour les décideurs européens, l’enjeu dépasse le seul Liban. L’Union a tiré les leçons de son effacement relatif lors des grandes séquences du conflit à Gaza et dans la gestion des équilibres régionaux depuis le 7 octobre 2023. En portant une mission civile ou civilo-militaire sur un terrain aussi sensible, elle cherche à démontrer qu’elle dispose d’outils propres pour agir au Moyen-Orient, dans la continuité du concept d’« autonomie stratégique » promu de longue date par Paris et désormais mieux accepté à Berlin et à La Haye.
Un pari sur la reconstruction de l’État libanais
Reste la question du mandat concret. Les missions PSDC comparables, à l’image d’EUAM Irak lancée en 2017 pour appuyer la réforme du secteur de la sécurité, ou d’EUBAM Rafah suspendue puis réactivée au point de passage avec Gaza, offrent un éventail allant du conseil stratégique à la formation opérationnelle, en passant par le mentorat des cadres. L’ampleur des effectifs déployés, le périmètre géographique couvert et la part accordée aux Forces de sécurité intérieure, à la Sûreté générale ou à l’armée seront déterminants pour mesurer la portée réelle de l’engagement européen.
L’enjeu, pour Beyrouth, est double. Il s’agit d’abord de consolider des institutions dont la crédibilité conditionne toute reprise économique durable et tout dialogue avec le Fonds monétaire international, encore suspendu à des réformes structurelles. Il s’agit ensuite de donner corps à la souveraineté retrouvée sur le sud du pays, condition explicite d’une normalisation future des relations avec les voisins immédiats. Le succès de cette mission se jugera moins à son format qu’à sa capacité à ancrer durablement l’État libanais dans un paysage régional où les acteurs non étatiques pèsent encore d’un poids déterminant.
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