BDEAC : 222 millions de dollars levés face à une exécution en panne

Street view in Brasilia featuring the Central Bank of Brazil under a vibrant sky.Photo : Matheus Natan / Pexels

L’opération marque un jalon pour la BDEAC, qui plaçait pour la première fois une obligation en devises auprès d’investisseurs internationaux. Le montant levé représente environ 130,2 milliards de francs CFA au cours de référence de la BCEAO retenu le jour de l’émission, soit 586,30 FCFA pour un dollar. L’échéance est fixée à octobre 2029, et la rémunération ressort à 7,88 % par an en euros une fois intégrée la couverture de change contre le dollar. Le communiqué publié le lendemain par la banque sous-régionale ne précise pas les modalités d’amortissement du principal.

Un stock d’engagements qui enfle plus vite que les versements

La performance de marché contraste avec la trajectoire interne de l’institution. À la clôture de l’exercice 2025, le hors-bilan de la banque de développement de la CEMAC affichait 666,4 milliards de francs CFA d’engagements confirmés mais non versés aux emprunteurs, selon la note 26 du rapport annuel. Douze mois plus tôt, ce même agrégat s’établissait à 543,1 milliards, soit une progression de 123,3 milliards en une seule année, ou 22,7 %. Rapportée à ce stock, la nouvelle émission internationale ne pèse que 19,5 %, un ratio qui en dit long sur l’ampleur de l’arriéré d’exécution accumulé.

Les chiffres de flux sont plus parlants encore. En 2025, la BDEAC a effectivement décaissé 18,65 milliards de francs CFA sur huit projets, contre 32,64 milliards l’année précédente, soit une contraction de 42,9 %. Rapporté à la cible annuelle de 373 milliards inscrite dans la programmation, le taux d’exécution ressort à 5 %. Cet écart, considérable pour une banque multilatérale, interroge autant la préparation des projets que la fluidité administrative entre l’institution et ses contreparties étatiques.

Le cas camerounais révélateur d’un blocage systémique

Le Cameroun illustre les frictions. Les données provisoires de la Caisse autonome d’amortissement (CAA) arrêtées au 30 juin 2026 recensent 151,7 milliards de francs CFA de soldes engagés non décaissés auprès de la banque sous-régionale, pour la seule administration centrale. Entre janvier et juin 2026, un unique tirage de 14,5 milliards a été enregistré, rattaché au plan de riposte Covid-19. Aucun autre versement n’est intervenu sur ce semestre, alors que le stock camerounais s’établissait à 166,2 milliards à fin décembre 2025.

Les causes mises en avant par l’institution combinent facteurs techniques et contraintes financières. Les décaissements sont subordonnés à « la levée des conditions suspensives », à la cohérence entre l’avancement des travaux et les sommes appelées, et à l’absence d’impayés. Le rapport annuel évoque par ailleurs une « forte tension sur la capacité de paiement des contreparties, principalement publiques ». En 2025, la banque n’a recouvré que 39,65 milliards sur 185,18 milliards facturés, soit un taux de 21 %, et 78 % des montants facturés concernaient précisément des débiteurs publics.

Une liquidité abondante en quête de projets exécutables

Paradoxalement, la trésorerie n’est pas le problème. Au 31 décembre 2025, les liquidités et équivalents atteignaient 128,3 milliards de francs CFA, contre 66,2 milliards un an plus tôt. Ce coussin inclut 12,9 milliards de fonds gérés pour compte de tiers, en particulier le Fonds de développement de la Communauté et l’enveloppe d’aide budgétaire globale portée par l’Agence française de développement (AFD). L’injection obligataire d’octobre 2026 vient donc gonfler une base déjà confortable, destinée à l’infrastructure, à l’agriculture, à l’agro-industrie et à l’industrie dans les six pays de la zone.

La comparaison régionale souligne le défi. La Banque ouest-africaine de développement (BOAD), qui dessert l’UEMOA, est présente sur les marchés internationaux depuis 2017, bénéficie d’une notation en catégorie investissement chez Moody’s et Fitch, et affiche des volumes de décaissements annuels sans commune mesure. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a elle aussi franchi ce cap. Pour la BDEAC, entrer dans le club suppose désormais de démontrer qu’elle sait transformer les tirages de marché en projets livrés.

Les engagements de transparence annoncés — conférences semestrielles avec les investisseurs, publications régulières sur le portefeuille, les financements et la liquidité — répondent à cette exigence. Reste que les créanciers internationaux, qui perçoivent un coupon de 7,88 % jusqu’en 2029, surveilleront moins les ressources mobilisées que la cadence effective des versements aux maîtres d’ouvrage de la CEMAC. Le prochain exercice sera, à cet égard, un test grandeur nature.

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Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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