Liban-Sud : la destruction des villages frontaliers filmée comme un spectacle

Beautiful landscape of Bsharri, Lebanon, featuring a church amidst rolling hills and vibrant greenery.Photo : Fady / Pexels

La destruction des villages du Sud-Liban a pris, depuis l’automne 2024, une dimension qui dépasse la stricte opération militaire. Des séquences vidéo, mises en ligne par l’armée israélienne ou relayées par des comptes affiliés, montrent des quartiers entiers réduits en gravats à la suite d’explosions contrôlées. Pour Raseef22, ces images relèvent d’une véritable scénographie de la violence, où l’effacement physique des localités frontalières s’accompagne d’une mise en spectacle assumée.

Un Sud-Liban transformé en décor de démolition

Les localités de Mhaibib, Aïta al-Chaab, Kfar Kila, Dhayra, Yaroun ou encore Blida figurent parmi les zones les plus touchées. Plusieurs d’entre elles ont été ciblées par des charges explosives de forte puissance, déclenchant des panaches de fumée filmés en plans larges, parfois sous plusieurs angles, dans une esthétique proche de celle des productions cinématographiques. Raseef22 souligne que cette dimension visuelle n’est pas un effet collatéral : elle participe d’une stratégie de communication assumée par les forces israéliennes, qui diffusent ces images sur leurs canaux officiels.

La portée de ces destructions dépasse la seule infrastructure. Les villages frontaliers du caza de Marjeyoun et du caza de Bint Jbeil constituent un tissu social ancien, où l’habitat, les terres agricoles, les sanctuaires et les cimetières forment un continuum identitaire. La pulvérisation simultanée de dizaines de maisons par un seul dispositif explosif efface, en quelques secondes, des décennies d’accumulation patrimoniale. Pour les habitants déplacés vers Beyrouth, Saïda ou la Békaa, la réalité de la perte ne se révèle souvent qu’à travers ces vidéos virales.

Une mise en scène qui pose la question du droit humanitaire

La démarche soulève des interrogations juridiques substantielles. Les Conventions de Genève encadrent strictement la destruction de biens civils en zone occupée ou en théâtre d’opérations, en l’absence de nécessité militaire impérieuse. Or, plusieurs des localités visées avaient déjà été vidées de leurs habitants au moment de leur démolition, ce qui complique l’invocation d’un objectif tactique immédiat. Des organisations comme Human Rights Watch et Amnesty International ont, à plusieurs reprises depuis 2024, qualifié certaines de ces opérations de potentielles violations du droit international humanitaire.

La diffusion publique des images ajoute une couche supplémentaire. En transformant l’acte destructeur en contenu partageable, l’armée israélienne déplace le centre de gravité du conflit vers le terrain symbolique. Raseef22 décrit un procédé qui dépouille les habitants de leur capacité à narrer eux-mêmes la disparition de leurs villages. Le récit s’impose de l’extérieur, dans un cadrage choisi par l’auteur de la destruction, et non par ceux qui en subissent les conséquences.

Le deuil empêché des déplacés

Pour les familles originaires de la frontière, l’impossibilité de revenir sur place, ne serait-ce que pour récupérer des objets ou se recueillir, constitue une blessure supplémentaire. Le cessez-le-feu conclu fin novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah, sous médiation américaine et française, prévoyait un retrait progressif et un retour encadré des populations. Dans les faits, plusieurs zones tampons restent inaccessibles, soit en raison du maintien de positions israéliennes, soit du fait de munitions non explosées qui rendent les périmètres dangereux.

Ce que Raseef22 nomme le vol du droit à l’adieu désigne précisément cette confiscation du dernier regard. Dans la culture villageoise du Sud, le rituel du départ, même contraint, occupe une place centrale : visite des tombes, fermeture symbolique des portes, transmission orale aux plus jeunes. La démolition à distance, médiatisée avant même que les propriétaires n’en soient informés, dissout ces gestes. Elle inscrit la perte dans une temporalité qui n’appartient plus aux familles déplacées.

L’enjeu, à terme, dépasse la seule reconstruction matérielle. La capacité du Liban à documenter, cartographier et restituer ces villages effacés conditionnera la mémoire collective de la confrontation et les éventuels recours devant les juridictions internationales. Plusieurs initiatives universitaires, à Beyrouth et à l’étranger, ont déjà entrepris une cartographie satellite comparative des destructions, en s’appuyant sur des images antérieures et postérieures aux frappes. Selon Raseef22, c’est dans cette bataille de la trace que se jouera une part décisive du contentieux à venir.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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