Sénégal : 338 milliards de FCFA levés auprès des investisseurs régionaux

Fishermen bring in their catch near the shore of a vibrant Senegalese coast.Photo : Amaury Michaux / Pexels

C’est un ballon d’oxygène budgétaire que vient d’inhaler le gouvernement sénégalais. Au terme de son opération d’appel public à l’épargne lancée sur le marché financier régional, l’État a sécurisé 338,2 milliards de francs CFA, soit environ 515 millions d’euros, auprès des investisseurs de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Le montant collecté dépasse l’enveloppe que le Trésor s’était initialement assignée, confirmant l’appétit maintenu des investisseurs régionaux pour la signature souveraine sénégalaise malgré un environnement macro-financier éprouvant.

Un ancrage régional qui devient stratégique pour Dakar

L’opération se déroule dans un contexte politique et financier singulier. Depuis la publication, à l’automne 2024, du rapport d’audit de la Cour des comptes révélant une dette publique sous-estimée par la précédente administration, le Sénégal navigue en eaux agitées. Le ratio de dette publique a été réévalué autour de 100 % du produit intérieur brut, contre les 73 % officiellement affichés auparavant, et le déficit budgétaire 2023 corrigé à plus de 12 % du PIB. Cette révision a conduit à la suspension du programme avec le Fonds monétaire international, dont une nouvelle architecture reste en discussion.

Dans ce décor, la capacité à lever des ressources sur le marché régional n’a rien d’anecdotique : elle constitue l’une des principales soupapes de financement de l’État. Le marché des titres publics de l’UEMOA, animé par UMOA-Titres depuis Dakar, a mobilisé plus de 8 000 milliards de FCFA d’émissions souveraines en 2024, dont le Sénégal est traditionnellement l’un des trois premiers emprunteurs avec la Côte d’Ivoire et le Bénin. L’appel public à l’épargne, plus structuré qu’une adjudication classique, permet d’élargir le cercle des souscripteurs aux investisseurs institutionnels non bancaires, aux compagnies d’assurance et, dans certains cas, aux particuliers via la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM).

Les investisseurs ouest-africains refusent de suivre les agences de notation

Le succès de cette levée tranche avec les signaux envoyés par les marchés internationaux. Depuis l’ouverture du dossier de la dette cachée, Moody’s a dégradé la note souveraine du Sénégal à plusieurs reprises, la plaçant désormais profondément en catégorie spéculative, et Standard & Poor’s a emboîté le pas. Les eurobonds sénégalais se traitent avec des primes de risque élevées, rendant tout retour sur les marchés internationaux coûteux à court terme. L’intérêt affiché par les souscripteurs régionaux offre un contrepoint intéressant à cette défiance extérieure.

Plusieurs facteurs expliquent cette divergence. D’abord, les banques et assureurs de la zone UEMOA bénéficient d’un traitement prudentiel favorable sur les titres souverains régionaux, qui restent pondérés à zéro dans leurs ratios de solvabilité. Ensuite, la liquidité abondante dans le système bancaire ouest-africain, soutenue par les refinancements de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), oriente mécaniquement une partie de l’épargne collectée vers la dette publique. Enfin, la proximité politique et la connaissance fine du dossier sénégalais pèsent dans l’appréciation du risque.

Un répit, pas une sortie de crise

Reste que cette collecte ne règle pas l’équation budgétaire de fond. Le Sénégal doit assurer en 2025 un service de la dette particulièrement lourd, estimé à plus de 4 000 milliards de FCFA entre amortissements et intérêts selon la loi de finances. Les ressources mobilisées via cet appel public à l’épargne financeront pour partie le refinancement de titres arrivant à échéance, et pour partie les investissements inscrits au budget, dans un pays où les premières recettes significatives tirées de l’exploitation du gaz de Grand Tortue Ahmeyim et du pétrole de Sangomar n’atteindront leur rythme de croisière qu’à l’horizon 2026-2027.

Concrètement, le gouvernement d’Ousmane Sonko mise sur une double stratégie : rétablir la crédibilité des comptes publics pour renouer avec le FMI, condition nécessaire au déblocage des financements concessionnels et au retour sur les marchés euro-obligataires ; et, dans l’intervalle, s’appuyer sur le marché régional pour couvrir ses besoins immédiats. L’opération qui vient de s’achever valide cette seconde jambe. La première, elle, dépendra des négociations techniques en cours et de l’ampleur des mesures correctives inscrites dans la loi de finances rectificative à venir.

Pour aller plus loin

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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