La liberté de la presse en Tunisie traverse l’une de ses séquences les plus tendues depuis la révolution de 2011. Vendredi 24 avril, des dizaines de journalistes se sont massés devant le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) pour dénoncer la garde à vue de Zied El Heni, intervenue le matin même, et apporter leur soutien à Mourad Zeghidi, autre figure médiatique poursuivie par la justice. Le mot d’ordre, scandé par plusieurs participants, tient en une formule lapidaire : du jamais vu.
Une mobilisation syndicale face à des arrestations rapprochées
Le rassemblement s’est tenu dans une atmosphère grave, mêlant inquiétude professionnelle et indignation civique. Les journalistes présents ont fustigé un climat qu’ils estiment incompatible avec l’exercice serein du métier. Plusieurs intervenants ont rappelé que les interpellations de confrères se multiplient depuis plusieurs mois, frappant aussi bien des chroniqueurs de plateaux télévisés que des éditorialistes de radio.
Le SNJT, qui a relayé l’appel à se rassembler, dénonce une trajectoire qui transforme progressivement la critique politique en risque pénal. Pour les organisateurs, l’enjeu dépasse le sort individuel des deux journalistes : il s’agit de la capacité même de la profession à informer librement sur l’action des pouvoirs publics. Plusieurs avocats spécialisés dans la défense des libertés publiques se trouvaient sur place pour appuyer la démarche syndicale.
Le décret 54, instrument central du tour de vis
Au cœur des poursuites visant Mourad Zeghidi figure le décret-loi 54, adopté en septembre 2022 et consacré à la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication. Le texte, voulu par le président Kaïs Saïed, sanctionne lourdement la diffusion de fausses nouvelles, avec des peines pouvant atteindre cinq années d’emprisonnement. Depuis son entrée en vigueur, il a été mobilisé contre des journalistes, des avocats, des syndicalistes et des opposants politiques.
Les organisations professionnelles tunisiennes considèrent que ce décret a fait basculer le pays dans une logique de criminalisation de la parole publique. La formulation très large de ses dispositions laisse une marge d’interprétation considérable aux magistrats du parquet, ce qui inquiète d’autant plus les rédactions. Plusieurs ONG internationales, dont Reporters sans frontières, ont demandé son abrogation pure et simple, sans succès à ce jour.
L’arrestation de Zied El Heni s’inscrit dans cette dynamique. Connu pour ses prises de position frontales contre l’exécutif, il avait déjà été convoqué à plusieurs reprises par la justice. Sa garde à vue, intervenue dans la matinée du 24 avril, a été perçue par ses confrères comme un signal supplémentaire adressé à l’ensemble de la profession.
Une presse sous pression dans un contexte politique verrouillé
Le rétrécissement de l’espace médiatique tunisien s’opère parallèlement à une recomposition institutionnelle profonde engagée par Kaïs Saïed depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle il avait suspendu le Parlement et concentré l’essentiel des pouvoirs entre ses mains. La nouvelle Constitution, adoptée par référendum en juillet 2022, a consacré ce basculement vers un régime hyper-présidentiel. Dans ce nouvel équilibre, les contre-pouvoirs traditionnels, à commencer par la presse indépendante, se trouvent fragilisés.
Pour les analystes du paysage médiatique maghrébin, la trajectoire tunisienne est d’autant plus préoccupante que le pays était considéré, depuis 2011, comme un laboratoire régional de pluralisme. La dégradation enregistrée par les classements internationaux confirme cette inflexion. Reporters sans frontières a fait reculer la Tunisie de plusieurs dizaines de places dans son indice mondial entre 2021 et 2024, traduisant une érosion continue des conditions d’exercice du métier.
Reste que la mobilisation du 24 avril témoigne d’une capacité de résistance collective qui n’a pas disparu. Le SNJT a annoncé son intention de poursuivre les rassemblements et d’engager de nouveaux recours juridiques. Plusieurs avocats présents devant le siège syndical ont indiqué qu’ils déposeraient des plaintes pour atteinte à la liberté d’expression. Concrètement, la profession entend transformer la riposte ponctuelle en stratégie durable, à l’heure où chaque convocation judiciaire s’apparente, pour les concernés, à une épreuve éprouvante.
Selon RFI Afrique, la mobilisation des confrères tunisiens devrait se prolonger dans les prochaines semaines, sur fond d’audiences attendues dans plusieurs dossiers visant des journalistes.
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